Rachel Félix (1821–1858), tragédienne
1re image: Soirée (version 1853); 2e: Amaury Duval (1854); 3e: Ingres (journal restauré, c.1856); 4e: rôle de Phèdre, par Delacroix (1840s); 5e: dans Macbeth, par Müller (1849); 6e: gravure par Henriquel-Dupont (1852).
Elisabeth Rachel Félix, dite Rachel, devait occuper la place centrale dans Une Soirée au Louvre. Sa suppression du tableau au début de l’année 1854 modifia profondément la structure visuelle de l’œuvre : plusieurs figures masculines, d’abord orientées vers elle, durent être déplacées, et certaines lignes de regard se trouvent désormais privées de leur point d’aboutissement.
Rachel et les vendredi-soirées
Dès les premières semaines des vendredi-soirées de Nieuwerkerke16, la présence et les prestations de Rachel provoquèrent un véritable engouement.
Le 7 juin 1850, de Nieuwerkerke l’accompagna avec égards dans son salon, où elle interpréta une scène de Phèdre de Racine, prestation que la presse qualifia « impossible à décrire » tant son effet sur l’auditoire fut puissant.
Elle revint le 21 juin pour réciter une prose de Bossuet, peut-être complétée par un extrait de son rôle de Lydie dans Horace et Lydie de Ponsard70a.
Le 5 mars 1852, elle triompha à nouveau en déclamant des stances de l’ode de Musset73 à Maria Malibran, lors d’une soirée où se produisit également le pianiste Sigismond Thalberg. L’absence de toute caricature de Rachel par Eugène Giraud11, ainsi que le silence de Viel-Castel43 à ce sujet, indique clairement qu’elle ne resta jamais aux après-soirées.
Une lettre adressée à Musset, où elle déplore son absence, atteste sa présence à la soirée du 19 mars. Plus tard, le 22 octobre 1852, elle participa à un gala privé pour le président Louis-Napoléon, jouant Cinna de Corneille avec Samson80 et Régnier77, et récitant l’ode laudative L’Empire, c’est la paix de Houssaye, à la veille de la proclamation du Second Empire. Cela a entraîné une autre invitation à se produire lors de la vendredi-soirée du 17 décembre 1852. Meyerbeer76 confirme dans son journal sa présence et celle de Rachel, mentionnant des performances d’Alard15 et du ténor Roger04a.
Frédérique O'Connell (1853)
Les prestations de Rachel aux soirées du Louvre devinrent aussi célèbres que les visites nocturnes de Nieuwerkerke à la Vénus de Milo. Sa présence comme unique femme parmi quatre-vingts hommes aurait constitué l’aboutissement symbolique de l’entreprise de Nieuwerkerke visant à rassembler et impressionner l’aristocratie. Mais les circonstances — et sa perception par le public — évoluèrent rapidement.
En avril 1854, un journaliste, probablement Léopold Heugel68, propriétaire du Ménestrel, visita l’atelier de Biard36 et publia ses observations dans plusieurs journaux (Le Ménestrel, Le Nouvelliste, Vert-Vert, Le Petit Courrier des Dames). Il écrivit :
« On conçoit que nous ne faisons que donner des indications, puisque le tableau est à peine à la moitié de son exécution. Dans l'origine, l'artiste avait supposé le moment où Mlle Rachel va réciter des vers. Cette première disposition a été changée. La célèbre tragédienne ne figurera pas dans le tableau. »
Pourquoi cette étoile célébrée, liée jusqu’au palais impérial, n’était-elle plus la bienvenue ?
dans le train pour Birmingham (1846)
Depuis 1842, Rachel entretenait une liaison avec le comte Walewski, fils de Napoléon Ier. Leur fils Alexandre naquit en 1844 et fut reconnu par son père. Walewski semble avoir été l’homme qu’elle estimait le plus, mais entre 1842 et 1848 elle eut également une relation avec le maréchal Arthur Bertrand, un autre proche de Napoléon Ier.
Lors de sa tournée londonienne de 1845, elle entama une liaison avec Louis-Napoléon, le futur Napoléon III, alors en exil. Cette relation reprit en 1846 et 1847, années où — enceinte de Bertrand — elle rencontra aussi le cousin de Louis-Napoléon, le prince Jérôme Bonaparte (« Plon-Plon »).
Lorsque Louis-Napoléon la surprit dans les bras de son cousin dans un train, il rompit. Walewski rompit également avec Rachel. À sa question sur son infidélité, elle aurait répondu (bien que cette remarque verbale reste non vérifiée):
« Je suis ce que je suis. Je préfère les locataires aux propriétaires. »
Walewski épousa plus tard la princesse di Ricci, qui devint par la suite aussi l'une des maîtresses de l'empereur.
Plon-Plon demeura attaché à Rachel et fit même construire pour elle un petit temple décoré par Ingres39 en 1856. Il déclara plus tard : « On ne remplacera pas une femme qui vous trompait avec tant de grâce. »
Après le mariage de Napoléon III avec Eugénie de Montijo en janvier 1853, un tableau financé par l'empereur, représentant en bonne place son ancienne maîtresse, et d'autres membres de la famille Bonaparte, aurait inévitablement attiré l’attention de la presse.
Viel-Castel rapporte comment Lucien Bonaparte, prince de Canino, « un de ses amants qui n’avait pas à payer », a trouvé charmant d'envoyer un équipage à quatre chevaux avec la livrée impériale pour promener à Longchamp la grande tragédienne, que le public a saluée comme s'il voyait l'Impératrice. Le ministre Fould17 dut promulguer un décret spécial pour mettre fin à ces démonstrations (« l'arrêté Rachel », 17 mars 1853).
Poussée par son père — qui l’avait contrainte dès l’enfance à mendier et vendre des oranges — Rachel exigeait sans cesse des augmentations du Théâtre-Français et engagea des poursuites pour faire valoir ses droits, tout en réduisant son travail au strict minimum contractuel.
Fould tenta de limiter les dommages en lui accordant des congés payés pour maladie (elle souffrait de la phtisie : tuberculose), qu’elle utilisa pour entreprendre des tournées lucratives en Europe.
En octobre 1853, il soutint financièrement sa tournée en Russie afin de l’éloigner de ses relations bonapartistes et de la lier contractuellement au Théâtre-Français. À son retour en mars 1854, après avoir gagné plus de 300 000 francs, l’annonce de sa démission provoqua un scandale. Le public ignorait qu’elle s’était retirée pour veiller sa sœur Rebecca, morte le 19 juin à Eaux-Bonnes.
L’ensemble de ces éléments se retourna contre elle.
Il est probable que de Morny48, le demi-frère de l'empereur, Mérimée54, proche de l'impératrice Eugénie, et/ou la princesse Mathilde — sœur de Plon-Plon et compagne de Nieuwerkerke — aient conseillé d’écarter de Une Soirée l’image d’une femme liée à plusieurs Bonaparte et qui avait perdu son public à cause de son avidité.
Lorsque le journaliste visita l’atelier, Biard devait s’efforcer de recomposer le tableau. Une observation attentive révèle plusieurs traces de ces ajustements. Une analyse détaillée sera fournie dans la page Une Soirée — Histoire (prévue pour janvier 2026).
Malgré l’absence de Rachel dans Une Soirée, nombre de ses admirateurs, collaborateurs et amants demeurent présents dans le tableau. Au moins une vingtaine d’hommes représentés avaient entretenu des liens étroits avec elle. Le plus important fut sans doute Samson.
Joseph Samson
par Disderi (c.1846)
Lorsque Samson rencontra Rachel, elle était presque analphabète, dotée d’un vocabulaire limité et dépourvue de talent musical. Ce qui la distinguait des autres jeunes filles était son immense ténacité et sa mémoire prodigieuse. Après plusieurs années de leçons privées, elle fut jugée prête à se présenter au Conservatoire. Le rapport de Samson est resté célèbre :
« Absence de qualitees physiques mais une admirable organisation theatrale. A admettre definitivement. »
L’histoire de Samson et de Rachel peut été rapprochée du mythe de Pygmalion, immortalisé plus tard par Bernard Shaw. Sa compréhension des rôles, sa diction, ses gestes, sa présence corporelle, tout résultait de semaines ou de mois d’entraînement intensif sous la direction de Samson.
Lors des répétitions, elle se rendait chez lui à toute heure, exigeait sa présence dans sa loge avant chaque représentation, et lui écrivait pour solliciter ses conseils lorsqu’ils ne pouvaient se rencontrer. Elle devint sociétaire de la Comédie-Française en 1838.
Pourtant, malgré l’investissement considérable de son maître (ses revenus aient rapidement dépassé ceux de son mentor et compagnon platonique) leur relation fut marquée par des disputes constantes. Samson déplorait ce qu’il percevait comme son avidité et sa rancœur.
L’année où Une Soirée fut remaniée fut également celle où Rachel rompit avec son professeur. Les nouveaux rôles qu’elle aborda ensuite connurent peu de succès. Sa dernière grande réussite fut une reprise d’Adrienne Lecouvreur (Scribe et Legouvé, 1849) lors de sa tournée américaine, à Charleston, en décembre 1855.
La carrière de Rachel bénéficia également du soutien des ministres Fould et Baroche61. Fould, responsable du Théâtre-Français, finançait l’institution et assurait son traitement. Après les tentatives infructueuses de Musset, Augier et Ponsard, Rachel parvint en 1849 à convaincre Baroche (en montant dans son fiacre) de nommer son ami Arsène Houssaye directeur artistique du Théâtre-Français.
Les litiges intentés par des théâtres ou des particuliers, tels que Legouvé, pour non-respect de ses engagements furent souvent tranchés en sa faveur par le président Belleyme66a, qui la dispensa de pénalités.
De nombreux admirateurs et amants de Rachel figurent dans Une Soirée.
Le sculpteur Pradier03 la courtisa et fut souvent admis dans sa loge. Les écrivains Augier53, Ponsard70a et de Musset73 entretinrent avec elle des relations passionnées, lui dédièrent des œuvres et l’accompagnèrent lors des voyages à l'étranger. C’est de Musset qui rédigea la critique élogieuse de ses débuts en 1838.
De Morny48, figure majeure du Second Empire, la poursuivit également et se rendait fréquemment dans sa loge. Malgré leurs origines sociales opposées, Rachel et de Morny partageaient plusieurs traits : elle était la grande dame du théâtre, lui le grand seigneur du régime. Tous deux se caractérisaient par leur ambition, leur sens stratégique, leur goût pour l’argent, leurs nombreuses liaisons et un certain égoïsme.
D’autres hommes représentés dans Une Soirée étaient liés à Rachel par leur activité professionnelle : Scribe74 écrivit des pièces spécialement pour elle ; Régnier77 joua à ses côtés ; les ténors Roger04a et Nadaud14 se produisirent lors de ses soirées ; les peintres Müller18, Ingres39 et Duval44a réalisèrent des portraits d'elle, dont plusieurs devinrent connus du public grâce aux gravures d'Henriquel Dupont51.
Ne figurent pas dans le tableau Arsène Houssaye — pourtant proche de Nieuwerkerke — ni l’éditeur Michel Lévy (qui possédait les journaux Vert-Vert et le Nouvelliste), profondément épris de Rachel et qui veilla sur elle durant ses dernières années.
Rachel (1853)
L’état de santé de Rachel se dégrada rapidement.
Ses séjours en Égypte en 1856 et 1857, entrepris pour bénéficier d’un climat plus chaud, n’apportèrent aucune amélioration. Elle rentra en France en juin 1857 et séjourna près de Montpellier, où Houssaye et Ponsard la rejoignirent.
Son dernier voyage eut lieu au début de 1858, à bord du yacht du prince Napoléon, de Marseille au Cannet.
Elle y mourut à la Villa Sardou, à l’âge de trente-six ans.
L’ancienne petite mendiante laissa à sa famille une fortune estimée à 1,2 million de francs. Un médicament efficace contre la tuberculose n'a été inventé que 75 ans plus tard.
J’ai créé une reconstitution conceptuelle de Une Soirée —telle qu’elle avait peut-être été envisagée à l’origine en 1853 — à partir d’une photographie de Villeneuve datant de cette année-là, où elle porte un costume semblable à celui qu’elle arborait dans le rôle de Phèdre. Vous accéderez à la version de 1853 en cliquant en dehors de cette page ou sur l’image en haut à gauche.
