L'Histoire de Une Soirée au Louvre
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Troisième partie : La révision de 1854
Comme expliqué dans mon étude consacrée à Rachel Félix81, l’évolution de l’opinion publique et de l’attitude de l’empereur à son égard conduisit finalement à la décision de l’exclure de la composition. Des informations publiées en mai 1854, d’abord par le peintre et écrivain Amédée de Taverne (1816-1871), propriétaire du Petit Courrier des Dames, révèlent que Biard36 n’avait pas encore représenté la moitié des invités lorsqu’il dut modifier son tableau pour compenser l’absence de Rachel.
L’article de 1854 contient plusieurs observations significatives :
• « M. de Morny écoute M. Auber. »
Dans le tableau final, de Morny48 et Auber56 sont séparés par au moins deux mètres, avec Regnault et Doucet entre eux. Auber ne parle pas.
Très peu de personnages semblent d’ailleurs engagés dans une conversation ; la plupart regardent au loin.
• « M. Horace Vernet présente le lieutenant Gérard, le célèbre tueur de lions, à M. le baron Desnoyers. »
Dans la version achevée, Vernet31 présente Gérard32 à Adrien de Longpérier37, bien que Desnoyers35 soit à proximité.
• « Le vénérable M. Isabey père cause avec M. Mérimée et M. le président Baroche. »
Dans la version finale, Isabey52, Mérimée54 and Baroche61 sont sont proches mais ne se font pas face et ne semblent pas converser.
(illustration d'artiste)
• « […] plus loin, MM. Ingres, Flandrin, Meyerbeer, poursuivent une dissertation que suit avec intérêt M. le maréchal Magnan. »
Dans la version finale, Ingres39 se trouve à mi-salon ; Flandrin79 converse avec Eugène Isabey75, Régnier77 et Samson80 ; Meyerbeer76 parle avec Scribe74 ; et Magnan67 est placé à plusieurs mètres, en conversation avec le conservateur de Saulcy69.
• « M. Fould répond avec sa bienveillance accoutumée à quelques artistes qui l'entourent. »
Dans la version finale, le seul artiste à proximité immédiate de Fould17 est Delacroix10, assis derrière lui.
• « M. Fortoul disserte avec des archéologues. »
Dans le tableau achevé, Fortoul46 ne parle à personne, et le seul archéologue proche — conservateur de Longpérier37 — se trouve de l’autre côté de la table monumentale et à la statue centrale.
• « Dans l'origine, l'artiste avait supposé le moment où Mlle Rachel va réciter des vers. Cette première disposition a été changée. La célèbre tragédienne ne figurera pas dans le tableau. »
Cet aspect est abordé en détail dans le profil de Rachel81.
Il est inconcevable que de Taverne ait pu se tromper sur la position d’Ingres et d'autres comme Flandrin. Il est beaucoup plus probable que Biard, contraint de modifier la composition après l’exclusion de Rachel, ait déplacé plusieurs figures. Comme tous les hommes étaient représentés en habit de soirée, des substitutions tardives restaient possibles, à condition de respecter les insignes de la Légion d’honneur.
Deux scénarios sont envisageables :
(illustration d'artiste - cliquez pour agrandir)
- Si Rachel avait été prévue sur le côté droit, dans le “coin des acteurs et dramaturges”, proche de ses amis Ponsard70a, de Musset73 et de son tuteur Samson80, Biard n’aurait eu qu’à ajuster la position de Baroche pour compenser la disparition de sa figure et de sa chaise.
- Si Rachel avait été prévue au centre, Ingres aurait pu être déplacé du côté droit vers le centre à la position de Rachel et remplacé par Scribe74. Tous deux portaient l’insigne de commandeur de la Légion d’honneur, rendant l’échange plausible. Cette hypothèse correspond davantage à la description de Taverne.
Les scénarios et images ci-dessus sont des illustrations d'artiste basées sur les informations de de Taverner. Seules des analyses techniques (infrarouge, rayons X) pourraient confirmer ces hypothèses.
L’article de mai 1854 mentionne une trentaine de personnes. Biard disposait de moins d’un an pour en ajouter une cinquantaine, dont beaucoup devaient encore poser dans son atelier. De Taverne concluait avec optimisme:
« L’agencement de cette scène est des plus heureux et nous ne doutons pas que le tableau achevé ne soit 1’une des pages les plus curieuses et les plus intéressantes de l’exposition de 1855. »
Un an plus tard, et après une révision majeure, le tableau était certes “curieux”, mais loin d’être réussi.
Mises à jour de dernière minute
En février 1855, le temps pressait, ce qui poussa Biard à écrire à de Nieuwerkerke :
« Paris, 14 fevrier. Monsieur, pour cette fois, il taut decidément que je termine mon tableau si je veux être en mesure pour l’époque de l’exposition. Veuillez donc être assez bon pour me donner la séance dont j’ai besoin, en me faisant toutefois prevenir afin que je ne sorte pas ce moment-là. »
L’expression pour cette fois suggère que des tentatives précédentes avaient échoué ou été reportées.
Biard ajoutait, de manière assez directe :
« Veuillez donc aussi écrire un petit mot à Horace Vernet, car il faut ou que j’y renonce, ou qu’il se décide à me donner une heure. »
Si Biard voulait qu'Horace Vernet présente le « tueur de lions » à de Longpérier plutôt qu'à Desnoyers, il lui aurait peut-être besoin d’une heure pour achever son portrait ou pour le repositionner face à de Longpérier — un choix plus logique compte tenu des collections africaines.
Dans tous les cas, la lettre confirme que Biard retravaillait encore la composition début 1855 et qu’il était prêt à remplacer Vernet si nécessaire.
De Nieuwerkerke a bien répondu à la lettre en confirmant une date pour poser à l'atelier de Biard, et en associant également Vernet.
Tous les favoris de De Nieuwerkerke ont-ils trouvé leur place sur la toile ?
La lettre de février montre que la composition restait instable à quelques semaines du Salon et que de Nieuwerkerke en contrôlait la version finale. Compte tenu du nombre de candidats possibles, certains invités n’apparurent jamais sur la toile, ce qui explique les divergences entre le tableau final et les listes publiées dans la Gazette du Midi et le Courrier de l’Aude.
Notamment, plusieurs habitués éminents des vendredi-soirées — dont les amis proches de de Nieuwerkerke, Arsène Houssaye, le peintre et photographe Maxime Du Camp, le collectionneur Lord Hertford (marquis Seymour-Conway) et le banquier Émile Pereire — figurent dans les caricatures de Giraud et participaient à l’après-soirée, mais n’apparaissent pas dans Une Soirée.
Ces modifications tardives compromirent la cohérence de l’ensemble. L’exclusion de Rachel entraîna des déséquilibres structurels, et les retouches de Biard produisirent plusieurs incohérences.
Incohérences
L’examen d’une image haute résolution de Une Soirée révèle des ombres et contours atténués sur le côté droit, près du ministre Baroche, indiquant des chaises modifiées ou supprimées.
Les sièges de Ponsard, Scribe et Meyerbeer semblent avoir été déplacés vers le haut et/ou latéralement.
Biard n'a réussi qu'à les enlever partiellement et a négligé d'ajuster le motif du tapis en conséquence.
Baroche61 est représenté avec une taille anormalement élevée. Il se tient sur sa jambe gauche derrière le pied gauche de la chaise de Mérimée, la jambe droite croisée devant, tout en s’appuyant du bras droit sur l’autre côté de la chaise.
Cette posture est anatomiquement impossible. Soyez prudent si vous envisagez d'essayer cette position vous-même.Baroche était un homme de grande taille, mais comparé à la chaise et aux autres hommes sa hauteur dépasse largement deux mètres : un géant.
Ces incohérences démontrent que Biard apporta des modifications substantielles en 1854 et soulignent les limites d’un peintre largement autodidacte confronté à une composition complexe exigeant une précision anatomique et spatiale.
Ces remaniements préparèrent la scène pour la présentation publique à l'Exposition universelle de 1855, un moment à la fois spectaculaire et désastreux.
>>> Quatrième partie : L’Exposition universelle de 1855







